5
Les assassins
Il était minuit passé lorsque Sartigan s’éveilla en sursaut. Depuis son arrivée à Berrion avec Frilla, le vieux maître dormait dans une des écuries du seigneur Junos. Ce dernier avait eu beau insister pour que son invité s’installe au château dans une chambre confortable, Sartigan avait, chaque fois, refusé poliment. Le vieillard préférait l’odeur du fourrage humide aux draps repassés et la fermeté d’un plancher de terre battue au soi-disant confort d’une paillasse.
À la suite des ravages provoqués par Amos, Berrion avait été reconstruite en un temps record. Gwenfadrille, du bois de Tarkasis, avait envoyé discrètement ses fées pour aider Junos dans cette accablante tâche. Grâce à leurs pouvoirs sur le temps, elles avaient fait en sorte d’accélérer les travaux, et les résultats étaient saisissants. La ville avait presque doublé de taille ! Frilla y avait été accueillie à bras ouverts et Sartigan, malgré ses manières un peu brusques et sa terrible haleine, avait été, lui aussi, reçu comme un frère.
Le vieil homme se leva donc sans faire de bruit et enfila son éternelle bure orangée. Il fit quelques étirements afin de réveiller ses muscles, puis il enchaîna avec de longues respirations vivifiantes. Il prit ensuite un fer à cheval posé sur l’enclume du forgeron, près des braises encore rougeoyantes, et sortit discrètement de l’écurie. Sartigan se plaça alors au centre de la cour du château, regarda quelques instants la lune et ferma les yeux.
« Je les sens… Ils sont cinq… Cinq assassins… Le vent m’apporte une forte odeur de transpiration, probablement un nouveau dans le métier. Un autre est blessé à la jambe, je perçois sa démarche boiteuse. Les trois autres sont des experts, ils glissent contre les murs comme des serpents, mais leur souffle est perceptible. »
Juste derrière lui, le vieillard entendit le son distinctif d’un tir de sarbacane. Rapide comme l’éclair, il se retourna en attrapant dans le tissu de sa bure un dard, sans doute empoisonné. Feignant un malaise, il s’effondra et se fit passer pour mort. Un homme s’approcha alors de lui en claudiquant.
— Désolé, mon vieux, tu n’étais pas au bon endroit au bon moment, marmonna-t-il en l’empoignant par les bras pour le tirer dans un coin sombre.
— Désolé, car c’est toi qui as choisi le mauvais vieux au mauvais moment, répliqua soudainement le maître en sautant sur ses deux pieds.
— Mais je… !
Sartigan enfonça ses deux doigts dans les narines de son adversaire et lui souleva la tête en le menaçant de lui arracher le nez.
— Réponds vite ! Ordonna-t-il.
— Qui êtes-vous et que voulez-vous ?
— Je suis seul et…
— Je t’avertis, ne me mens pas. Vous êtes cinq, je l’ai bien senti…
L’attention du maître fut alors attirée par une ombre qui passait à toute vitesse sur la muraille du château. Il abandonna aussitôt sa prise et lança de toutes ses forces dans cette direction le fer à cheval qu’il avait gardé avec lui. Le projectile fendit l’air comme une flèche et heurta violemment l’homme à la tête. Désorienté par le coup reçu, celui-ci culbuta de l’autre côté du mur. Le son de l’atterrissage laissa présager qu’il s’était brisé les os.
— Je disais donc, reprit Sartigan en attrapant de nouveau son adversaire par le nez, que vous êtes… maintenant quatre…
— D’accord… d’accord… Nous sommes venus assassiner Junos, seigneur de Berrion.
— Et qui vous envoie ?
— Je l’ignore… je le jure…
— Très bien, conclut Sartigan, alors bonne nuit !
— Bonne nuit ?
Le maître frappa vivement le visage de l’homme qui, assommé, tomba à la renverse.
En deux temps, trois mouvements, Sartigan s’élança vers l’entrée du donjon, mais fut arrêté dans sa course par l’un des tueurs. Posté à cet endroit pour y monter la garde, l’homme dégaina un kriss dont la lame, ruisselante de poison, faillit toucher le maître. En utilisant le mouvement et la force de son adversaire, Sartigan lui tordit habilement le bras, au point de lui disloquer l’épaule.
Le vieux maître avait une façon exceptionnelle de se battre. Il utilisait spontanément la force de ses adversaires à son avantage et parvenait de cette façon à les mettre hors d’état de nuire. Cette technique, vieille de plusieurs millénaires, n’était connue que des chasseurs de dragons de son pays. Lorsqu’il synchronisait son mouvement et celui de l’attaquant, l’énergie d’action retournait alors à sa source en esquintant ses adversaires. Pour pratiquer cet art, il fallait connaître les lois naturelles du mouvement et les techniques d’esquive afin de coordonner avec précision une riposte sans y mettre de force. Sartigan avait appris de son maître que l’agression est toujours le produit de la peur et de l’insécurité. Il était donc à l’affût de l’émotion de son adversaire, afin de garder lui-même sa vivacité d’esprit et d’action.
L’assassin tenta alors, de son bras intact, de frapper Sartigan. Encore une fois, le maître se servit de la puissance de son adversaire pour rediriger le coup de poing dans le mur où le malheureux se fit exploser les jointures. La douleur lui fit perdre aussitôt connaissance. Le vieillard s’empara du kriss et se dirigea vers les appartements de Junos.
Sur son chemin, Sartigan croisa quatre gardes du donjon qui gisaient sur le sol. Les pauvres avaient probablement eu le malheur de se trouver sur la route des assassins. Ils avaient dû aussi chèrement essayer de défendre leur peau.
Arrivé en haut de l’escalier qui menait aux appartements du seigneur, Sartigan s’arrêta net. Ils étaient deux, là, au bout du couloir ! Le maître vit un des assassins ouvrir la porte et pénétrer dans la chambre de Junos, alors que l’autre, qui venait d’apercevoir le vieillard, armait son arbalète. Le carreau fendit l’air et Sartigan l’évita de justesse. À une vitesse prodigieuse, le maître s’élança vers son ennemi et le neutralisa d’une légère pression derrière la tête. Cette prise, mieux connue sous le nom de « grand barrage », avait pour conséquence de déplacer les vertèbres de l’adversaire et de lui bloquer la colonne vertébrale. L’assassin tomba immédiatement à genoux et s’immobilisa en hurlant de douleur. Tout à coup, un bruit d’éclat de verre retentit dans la chambre de Junos.
« J’espère qu’il n’est pas trop tard ! » pensa Sartigan qui se précipita aussitôt dans la pièce.
À son grand soulagement, il vit que Junos avait la situation bien en main. Le seigneur, en chemise de nuit à rayures blanches et rouges assortie à un bonnet à gros pompon, était debout sur son lit à baldaquin et se tenait prêt pour une nouvelle attaque. En se tournant vers le vieillard, il hurla :
— Allez ! Au suivant !
— Je ne pas suis un ennemi, seigneur Junos. C’est moi, Sartigan…
— Aaaaah ! je me disais aussi que l’odeur me rappelait quelqu’un ! dit Junos en baissant les bras.
— Tout va bien ?
— Et comment que tout va bien ! s’exclama le seigneur. Je viens de me débarrasser d’un type qui voulait me trancher la gorge… Je l’ai jeté par la fenêtre ! Oh là là ! Moi qui aimais tant ce vitrail…
— Ils étaient cinq, précisa Sartigan, j’en ai neutralisé quatre avant d’arriver à votre chambre.
— Sont-ils encore vivants ?
— Je pense que oui… Enfin, au moins trois sur cinq, je crois.
— Avertissez mes gardes, maître Sartigan ! ordonna Junos. Qu’on me les amène dans la salle du trône, j’ai quelques questions à leur poser ! Pendant ce temps, je m’habille et je vous rejoins…
Le vieil homme donna l’alerte, et la garde du château de Berrion récupéra trois assassins mal en point et deux cadavres qu’ils amenèrent à leur seigneur. On ficela les vivants sur des chaises et Junos commença son interrogatoire :
— Qui vous envoie et pourquoi vouliez-vous me tuer ?
Les trois hommes demeurèrent muets.
— Parlez ou vous en subirez les conséquences ! menaça le seigneur.
— Nous sommes déjà morts, dit l’un d’eux. Nous ne parlerons pas, même sous la torture !
— Nous ne torturons pas les gens ici ! s’indigna Junos. Berrion est une ville civilisée et nous laissons ces méthodes aux barbares.
Vous serez jugés selon nos lois et emprisonnés, peut-être même condamnés aux travaux forcés, mais votre vie ne sera jamais menacée. Par contre, si vous parlez, nous prendrons cet acte en considération lors du procès et votre peine sera moins lourde.
— Libérez-moi de ce mal au dos, dit celui qui souffrait le plus, et je parlerai ! C’est insoutenable. Je vous dirai tout, mais… s’il vous plaît, faites cesser cette souffrance…
Sartigan s’approcha de l’assassin qui le suppliait et d’une simple pression à la nuque annula les effets de son attaque. L’assassin poussa un cri de libération et soupira de bonheur.
— Je n’avais jamais eu aussi mal de toute ma vie… ahhhhh ! Quelle délivrance ! Merci…
— Parlez maintenant ! ordonna Junos. Qui êtes-vous ? Et pourquoi vouliez-vous me tuer ?
L’homme regarda ses compagnons avec honte, puis commença son récit :
— Nous venons de l’île d’Izanbred à l’ouest du continent, et appartenons à la secte des adorateurs de Baal. Nous sommes des moines ; notre monastère est situé dans l’ancien duché de Goëleu, circonscrit à l’est et au nord par la baie de Brieuc, au sud par la rivière du Trieux et à l’ouest par les collines Kérarzik… Nous venons de l’abbaye de Portbo…
— Bravo pour la leçon de géographie ! s’impatienta Junos. Maintenant, répondez aux questions !
— Nous sommes venus reprendre ce qui nous appartient, c’est-à-dire la dague de Baal !
— La quoi ? fit le seigneur tout en regardant ses hommes. Quelqu’un ici leur a-t-il volé une dague, par hasard ?
— Cessez votre manège ! Vous savez très bien de quoi il est question ! s’écria l’assassin, furieux. Notre maître nous envoie récupérer la dague, ainsi que la porteuse de la dague.
— Sans vouloir vous offenser, dit Junos, vous avez frappé à la mauvaise porte !
— C’est impossible ! tonna celui qui semblait être le plus jeune des trois. Notre maître ne s’est jamais trompé ! Il a bien senti l’arrivée de la dague dans le monde des vivants et nous a ordonné de vous assassiner, puis de libérer la porteuse de vos prisons. Le seigneur Barthélémy, de Bratel-la-Grande, lui a même confirmé que c’est vous qui possédiez cette dague !
— Barthélémy ? s’étonna Junos. Mais… mais il a perdu la tête ! Je n’ai jamais eu cette dague en ma possession et mes prisons sont vides !
— SALE MENTEUR ! cria l’autre assassin. Et pourquoi aurions-nous risqué ainsi notre vie ?
— C’est bien ce que je me demande ! répondit Junos, abasourdi par ces révélations. Et puis, je ne comprends rien à votre histoire… Enfin, je vous répète que je n’ai pas de dague, pas de porteuse de dague, et donc aucune raison d’être assassiné ! Allez ! Jetez-les-moi en prison ! Nous éclaircirons cette affaire plus tard…
Les gardes saisirent les prisonniers pour exécuter les ordres du seigneur.
— Qu’en pensez-vous, maître Sartigan ? Ces hommes déraillent ou c’est moi qui ne suis plus dans le coup ?
— Chez moi, dit le vieillard, on dit souvent que les chiens n’aiment pas le bâton de la même façon que les hommes n’aiment pas la vérité !
— Encore une énigme ! soupira Junos. Pourriez-vous être un peu plus précis… Je suis si fatigué de jouer aux devinettes.
— La vérité est devant vous et vous refusez de la voir !
— Mais je ne refuse rien du tout ! Expliquez-vous, grand Dieu, que je retourne au lit pour finir ma nuit !
— Ces hommes sont des assassins, mais surtout les malheureuses victimes d’un complot contre vous. Leur maître, de mèche avec Barthélémy, les a envoyés pour vous éliminer. La dague n’était qu’un prétexte… voilà la vérité…
— Vous voulez dire que… ?
— … que ce Barthélémy veut votre peau ! Il reste maintenant à découvrir pourquoi.
— Mais c’est impossible ! s’indigna Junos. Je me refuse à penser que cet homme…
— Je vous l’avais dit, le coupa Sartigan, les chiens n’aiment pas le bâton, les hommes n’aiment pas la vérité ! Le bâton fait mal, la vérité aussi !
C’est à ce moment que Frilla Daragon fit une entrée remarquée dans la salle du trône. Vêtue de ses habits de nuit, décoiffée et les larmes aux yeux, elle cria :
— AMOS EST VIVANT ! AMOS EST VIVANT !
— Comment ça, vivant ? fit Junos. Vous aviez dit qu’il était mort à la tour d’El-Bab et voilà que…
— Je viens de recevoir un message de lui ! répliqua Frilla. C’était sa voix, dans mon oreille ! Il chuchotait !
— C’était un rêve, ma chère Frilla, juste un beau rêve…
— Non ! Une agitation dans le donjon m’a réveillée et comme je buvais un peu d’eau avant de me recoucher, j’ai entendu sa voix !
— Et que disait-il ? demanda Sartigan, au comble du bonheur.
— Il disait qu’il était de retour des Enfers… ou de l’enfer, je ne sais plus… qu’il s’y était retrouvé à cause de la malédiction d’Enki… puis… puis…
— Prenez ma chaise, chère Frilla ! lança Junos en lui désignant le trône. Calmez-vous et racontez lentement.
— Il a dit…, continua la femme en s’asseyant, il a dit qu’il se portait bien, qu’il espérait me retrouver bientôt. Puis il m’a annoncé qu’il partait en voyage vers la cité de Pégase, dans les montagnes. Aussi… Désolée, tout se bouscule dans ma tête…
— Prenez votre temps, lui dit tendrement Junos.
— Il a prononcé un nom… Aéliss ou Aélire… quelque chose comme ça. Une nouvelle amie, une princesse des vents, avec des ailes… Il a dit aussi avoir en sa possession une dague étrange…
— Quoi ? s’étonna Junos. Ne serait-ce pas la dague de Baal, par hasard ?
— OUI ! C’est cela ! s’exclama Frilla. C’est ce qu’il a dit… Vous êtes au courant de l’existence de cette arme ?
Le seigneur fit quelques pas de côté, s’ébroua comme un cheval et lança, hébété :
— Décidément, cette histoire devient de plus en plus compliquée.